Les Chroniques de Friedrich

Toute ressemblance avec la réalité est fortuite.


Tempora mutantur, et nos mutamur in illis

Nantes, fin 2024.

Un énième trajet vers l’aéroport de Nantes-Atlantique. La valise a enfin été rapatriée. Elle est restée coincée trois jours dans un caniveau à l’aéroport d’Amsterdam-Schiphol. Maudits caniveaux néerlandais.

Les essuie-glaces tournent à plein régime. Friedrich l’Ancien fait du surplace sur le périphérique ouest. Il appuie sur la cassette dans l’autoradio, les premières notes d’une chanson de The Cure emplissent l’habitacle. Refuge musical au milieu de la jungle urbaine. Il aime que sa voiture soit un vestige du monde analogique à une époque où l’humanité est emprisonnée par une modernité laide et oppressante.

L’immobilisme du trafic provoque une vague de nostalgie. A l’ouest, les marais de la Loire, les vacances d’été chez les grands-parents, les tours de vélo interminables. A l’est, le centre-ville de Nantes, les réminiscences d’une vie étudiante rarement simple, les fous rires à la bibliothèque universitaire.

Il repense avec mélancolie à ceux qui sont partis, et à ces lieux qui sont devenus le théâtre d’autres histoires, d’autres vies. Au pied du Pont de Cheviré, c’est le moral qui chavire, juste un peu…

Il se demande quels autres conseils il aurait voulu entendre plus jeune. Mentalement, il commence la rédaction d’un autre courrier à Friedrich le Jeune:

Lettres au Jeune Friedrich

Lettre III: Tempora mutantur, et nos mutamur in illis

« Cher Friedrich, Encore quelques mots de ton futur toi. Ceci est ma dernière lettre, car les timbres pour envoyer des courriers dans le passé me coûtent un bras. Plus sérieusement, je n’ai plus beaucoup de choses à t’apprendre. A moi aussi, il me reste du chemin à parcourir.

A l’aube de tes 23 ans, tu es établi depuis quelques mois à l’étranger et tu ne sais pas trop où tu vas. Je ne vais pas te révéler la suite des événements, ce ne serait pas drôle sinon…

Mais voici pour toi mes derniers conseils avisés:

1) Oui, ça vaudra toujours le coup de se taper 24 heures de train sur un week-end de trois jours pour assister à des retrouvailles familiales en Bretagne ou pour revoir les amis de longue date. Des moments difficiles surviendront, et tu trouveras du réconfort à savoir que personne ne pourra te reprendre les bons moments passés avec tes proches.

2) La carrière n’est pas tout, espèce d’Anxieux Incorrigible. Pense à trouver d’autres sources d’épanouissement. Tu comprendras assez vite qu’une carrière, ça signifie surtout gérer des procédures bureaucratiques et faire des PowerPoint à n’en plus finir.

3) Ne prends pas les réseaux sociaux trop au sérieux. Les gens ne postent que le meilleur de leurs vies. Jamais tu ne les verras poster leur désarroi dans leur recherche d’ampoule LED à intensité variable E27 parmi les 20000 références d’ampoules chez Leroy-Merlin. Ils posteront pas non plus leur tête sur Instagram après trois nuits blanches causées par la double otite du petit dernier. DECONNECTE, va faire une promenade, apprends une autre langue étrangère, bref, fais autre chose !

4) Par contre, il est totalement OK d’utiliser les réseaux sociaux pour raconter des récits plus ou moins fictifs en utilisant une tierce personne, ENTIÈREMENT inventée, comme tu l’as fait si souvent avec l’étudiant Lambda…

5) Le titre de cette lettre n’est pas là pour rien. J’espère que tu as pu comprendre cette expression latine, t’as quand même fait du latin jusqu’au bac, mon bonhomme. Allez, un petit coup de main: „Les temps changent, et nous changeons avec eux.“ Je sais c’est banal, mais tu verras, il est bien de se le rappeler. Et puis, le temps apportera son lot de changements à lui seul, que tu le veuilles ou non. Rien à faire contre ça. Par conséquent, il est urgent que tu apprennes à vivre au présent.

Voilà, je te laisse, Jeune Friedrich. Bienvenue dans le monde des adultes. C’est pas Disneyland. Ca craint, souvent, mais tu vas adorer, parfois.

Bon vent et surtout bonne chance…

Friedrich l’Ancien.“

La valise humide dans le coffre, Friedrich l’Ancien reprend le chemin du retour. Quelles histoires pourra-t-il encore écrire ? On verra bien…