Les Chroniques de Friedrich

Toute ressemblance avec la réalité est fortuite.


Cité U Fresche Blanc

Nantes Nord. Vendredi 11 mai 2013.

Un jeune étudiant fait son apparition sur le parking de la cité universitaire Fresche Blanc. Il a l‘air épuisé, la période de partiels est passée par là. il fait tomber ses clefs de voiture à plusieurs reprises en essayant de déverrouiller la portière. La serrure de la Renault Supercinq a de nouveau besoin d’être dégrippée. Quelques minutes plus tard, le moteur démarre, la radio FM s’emballe, la dernier hit de Foals résonne dans l’habitacle.

Avant de sortir du parking, il remarque qu’une lettre a été placée sous son essuie-glace. Elle est datée du 13 octobre 2023, 10 ans dans le futur. Il reconnaît sa propre écriture. Bizarre… il en entame rapidement la lecture.

« Lettres au jeune Friedrich

Lettre I – l’entretien d’évaluation professionnelle

Cher Friedrich,

Tu dois certainement ne rien comprendre, alors je vais être direct : je suis toi, dans le futur. Comme je te connais bien et que tu stresses pour tout, j’ai décidé de te donner quelques conseils pour ce qui t’attend. Toi qui cherchais un mentor, te voilà exaucé.

Je commencerai par te parler de l’entretien annuel d’évaluation professionnelle. C’est la version adulte du partiel. Tu vas adorer.

Vendu comme un moment d’échange privilégié entre ton manager et toi, où tu peux parler à cœur ouvert de presque tout, cet entretien est supposé améliorer la productivité des entreprises.

Dans le cas de ta boîte, ça sera plutôt comme un passage au tribunal correctionnel.

L’entretien sera placé un vendredi après-midi de 15:30 à 17:00 dans la salle la plus miteuse d’un bâtiment gris. Ambiance guerre froide assurée. Dans le monde du travail, un manager place ce rendez-vous à cette heure là parce que ça le fait chier de devoir faire ça.

Voici la liste des choses à ne pas faire :

– Ouvrir la conversation en disant « bon, on abrège ça en 45 minutes, j’ai un avion à prendre, je pars en vacances après cet entretien ». Bien que cela soit vrai, tu dois d’abord faire bonne figure pour t’assurer de toucher une (bonne) participation au bénéfice. Souris, mets une belle chemise repassée et remplis consciencieusement les formulaires d’auto-évaluation.

– Ton manager te demandera où tu te vois dans 5 ans dans l‘entreprise, ne réponds pas bêtement que tu espères secrètement avoir gagné au loto d’ici là. Prendre un congé sabbatique pour faire le tour de l’Australie avec ton chat n’est pas une réponse acceptable non plus. C‘est pas corporate du tout mon ami. Si tu ne sais pas quoi répondre, demande à Google.

– Ton manager évoquera peut être ta difficulté à garder ton sang-froid lors des moments de stress. Demande immédiatement un exemple. Il évoquera probablement l’épisode où tu as lancé ton téléphone et tes crayons sur Barnabé en courant à travers l’open-space parce qu‘il a supprimé une présentation importante 20 minutes avant la réunion avec un client. Il faut dire qu‘il a aussi supprimé toutes les sauvegardes de ladite présentation par la même occasion. Barnabé est fort, quand il s’y met…

Passe en mode Jesus, pardonne à Barnabé, présente tes excuses, rappelle que tout le monde fait des erreurs.

Toi aussi t’en fais, des erreurs. Ton erreur, c’est que tu n’aurais pas dû lui courir après en lançant des projectiles devant des témoins. Non non non, Friedrich. Tu aurais plutôt dû répandre des punaises de lit dans sa bagnole lorsque tout le monde faisait sa pause déjeuner. Ça lui aurait appris à faire un clic droit correctement… non mais.

– Ne t’énerve pas si tu te rends compte que tes propositions d’amélioration ne sont pas prises en compte. Un entretien d’évaluation annuelle, c’est pas un dialogue, c’est un passage au tribunal correctionnel sans avocat, rappelons-le.

Passé 17h. Dis merci et au revoir à ton manager, remercie-le pour ce dialogue « constructif », file à l’aéroport, commande un martini au bar. Puis deux. Puis trois. Puis file en congés. Vivre ta liberté.

L’entretien d’évaluation professionnel ne sert pas à grand chose, tu peux donc arrêter de stresser pour ça.

A bientôt pour de nouveaux tuyaux,

Friedrich l’Ancien. »

Éberlué, Friedrich le Jeune pose le courrier pour reprendre la route. Quelle aventure improbable. La trafic s‘intensifie sur le périphérique Nord. Friedrich le Jeune se demande bien qui il sera en 2023. Où donc sera-t-il ? La voiture rouge s’engage sur la voie express en direction de Rennes. Dans le rétro, la métropole nantaise s’éloigne peu à peu. Friedrich sourit, il ira probablement bien en 2023.