Les Chroniques de Friedrich

Toute ressemblance avec la réalité est fortuite.


Caisse Publique d’Assurance Retraite

Ingolstadt, vendredi 7 avril 2023. Tasses de café : 4. Unités d‘alcool : 0

Le silence règne sur le complexe résidentiel de Siegmunds Hof. Nombreux sont ceux qui ont fui le quartier pour le weekend de Pâques. Au pied du bâtiment 49.3, Aristide Lambda s’acharne sur la serrure de sa maudite boîte aux lettres. Dans le feu de l’action, une lettre de la Deutsche Rentenversicherung (NDLR : Caisse d’assurance retraite allemande) tombe au sol. Quelque peu désarçonné à la vue de l’expéditeur, Aristide s’empresse de prendre connaissance de son contenu :

« M. Lambda,

La préparation de la retraite est un thème récurrent dans la discussion publique allemande. Aussi, nous nous réjouissons de vous faire parvenir aujourd’hui votre premier relevé de carrière. […] D’après les informations dont nous disposons, vous pourrez faire valoir vos droits à la retraite à partir du 1er août 2061. D’ici là portez-vous bien.

Des Bisous.

Votre dévouée Caisse d’Assurance Retraite »

Avant de partir dans son état d’anxiété que nous lui connaissons si bien, Aristide, en bon français germanisé, a tout d’abord ajouté un rappel dans son calendrier Google. Il serait sacrément dommage d’oublier cette date. Le verdict est là. Aristide restera au minimum 38 ans, 3 mois et 24 jours dans la vie active. A cet instant, Aristide ne sait pas ce qui pourrait le réconforter au mieux : une tasse de camomille ou une bouteille de Riesling ?

Jusque-là, la retraite était un concept mythologique pour Aristide, un sujet que les grandes personnes abordaient lors de repas interminables. Si les institutions commencent à lui parler de la retraite, cela signifie-t-il qu’Aristide est désormais devenu… une grande personne, un adulte ?!

Un frémissement vint lui glacer l’échine. Quel effroyable constat. Il aurait pourtant dû reconnaitre les signes avant-coureurs. N’est-ce pas lui, il y a quelques mois, qui s’est extasié sur l’achat d’un appareil électroménager ? N’est-ce pas lui encore, hier, qui râlait sur deux jeunes adolescents et leurs maudites trottinettes électriques ? Sa barbe n’est-elle pas devenue un peu blanche sur le côté gauche, preuve incontestable de l’arrivée d’une sagacité digne des philosophes grecs chez notre protagoniste ?

Aristide avait déjà senti un changement s’immiscer en lui lors de son dernier séjour à Conquereuil-En-Vieille-France où il déménagea les dernières affaires de sa chambre d’enfant. Autrefois son refuge où tout semblait immuable, il n’y a désormais plus que du vide. Il eut la gorge serrée en repartant, ce qui est particulièrement surprenant lorsque l’on sait qu’il a passé son adolescence à haïr Conquereuil-en-Vieille-France. Oh ironie de la vie, quand tu nous tiens.

Que faire donc, lorsque tout change autour de soi, et que la retraite est loin, si loin ? Une sonnerie de téléphone retentit. Message WhatsApp : « Aristide, arrête de criser et viens passer le weekend à Francfort, j’ai du fromage français et du vin de bourgogne. Ça va bien se passer ». Une fois de plus sauvé par le gong.

Dans l’intercité pour Francfort, Aristide pense tout de même qu’il faudra un jour publier un livre, un best-seller du style de Bridget Jones, car la pension de la Caisse d’Assurance Retraite allemande lui suffira clairement pas.

L’aventure continue