Les Chroniques de Friedrich

Toute ressemblance avec la réalité est fortuite.


Gas Panik

Berlin, le 5 octobre 2022

Objet: Gas Panik // panique gazière

Mon très cher Aristide Lambda,

Il y a longtemps que je pense à t’écrire. Depuis les berges du Landwehrkanal à Kreuzberg où je profite de cette journée ensoleillée d’octobre , je ne peux que constater l’ambiance étrange qui règne sur nos vies… Il suffit qu‘une ou deux pipelines explosent mystérieusement dans la mer Baltique pour que la population redevienne folle. J‘aimerais particulièrement qu‘on m‘explique cette razzia sur le papier toilette et la farine. A quoi ça rime, enfin ?!

Moi, je reste là, placide, au bord de l’eau avec mon Thermos de Riesling. Devrais-je m’inquiéter de n‘avoir aucun instinct de survie ?

Pendant que les riverains s’affairent sur leurs smartphones, je regarde l’eau s’écouler tranquillement en me demandant s‘il est encore possible de tomber amoureux en ce début de décennie anxiogène. Peut-on encore s’aimer quand on nous promet la fin du monde ? Là est la vraie question. Ils feraient mieux de traiter ces sujets-là chez BFM TV, mais passons…

Je suis récemment descendue à la cave et j’ai constaté que la chaudière à gaz de notre immeuble arborait fièrement la mention : « fabriquée en URSS ».

J’ai pris peur, évidemment.

Crois-tu que les soviétiques s’occupaient de la sobriété énergétique à l’époque ? J’ose émettre quelques doutes.

Après cette découverte, notre colocation a décidé de lancer un PGF: Plan Grand Froid, pour l’appartement. Nous élaborons des manteaux pour la porte d’entrée et les rebords de fenêtre, faits de jeans troués cousus un à un. On a récupéré un vieux baril pour faire des feux sur le balcon. On s’en servira pour préparer la soupe et le vin chaud en décembre. On brûlera le plancher, tant pis pour la caution. De toute façon, un procès avec le propriétaire nous coûtera moins cher que la facture de gaz et d’électricité.

Pour les anniversaires, on n’offre plus que le nécessaire. Pour mes 28 ans, on m’a offert une lampe-tempête et une couverture de survie, j’en fus très émue. Ça me sera utile pour relire les Misérables de Victor Hugo au mois de janvier, lorsqu’il fera -4°C dans la place. Ça me rappellera mon Québec adoré.

Face à l’adversité, je reste résolument optimiste, comme tu le vois.

Quant à ma carrière au Pénitencier GmbH, rien de bien nouveau. Ils ont installé la dernière version de PowerPoint sur mon ordinateur. A ma grande déception, cette nouvelle version ne contient toujours pas le jeu Tetris. Sinon l’autre jour, j’ai surpris mon N+1 en train de faire un test intitulé “Micromanager – quel dictateur du XXème siècle se cache en vous ?”. Je ne saurais te dire si j’ai ri ou pleuré à ce moment-là. Toujours est-il que j’ai appris récemment que notre travail ne représentait en moyenne qu’un huitième de notre temps de vie sur cette planète. Ça me soulage d’apprendre ça, même si cela ne correspond pas complètement à mon ressenti.

Je me détache lentement de l’idée que l’épanouissement personnel doit passer par la carrière et la prise d’un poste à responsabilités. Libérée de ce carcan, je peux me concentrer sur les choses qui me sont vraiment importantes : ma famille, mes amis, la lecture et la dégustation de vins (plus ou moins dans cet ordre-là).

J’attends impatiemment la publication de tes mésaventures quotidiennes. En attendant, puisses-tu rester aussi heureux que ce monde cruel le permette.

Bien à toi,

Callisto Beaugrand