Montréal, QC
21 juin 2022, 3:27 pm
Une pluie battante s’abat sur le campus de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Au 3ème étage d’un bâtiment terne, Mélissa Chapleau termine le dernier examen oral de son cursus universitaire. A 27 ans, elle en voit enfin le bout, presque 10 ans après son baccalauréat. Après un rapide retour des professeurs sur son travail, elle s’empresse de ramasser ses affaires pour laisser la place au candidat suivant. En sortant, sa tutrice lui dit “Bon courage pour cette nouvelle étape de votre parcours”.
En rallumant son téléphone, elle tombe sur un message d’Aristide Lambda: “Félicitations, je suis fier de toi, tu es désormais une adulte !”. Bien que l’intention soit bonne, Mélissa est vexée d’être qualifiée d’adulte. Certaines vérités demeurent tout simplement inavouables. Elle se promit de casser les genoux d’Aristide à coup de crosse de hockey lors de son arrivée au Québec, et ce dès son atterrissage à l’aéroport de Montréal-Trudeau. Ça lui apprendra à dire n’importe quoi.
A cet instant, Mélissa comprend malgré tout qu’elle se situe à un moment charnière de son existence. Le monde du travail et les questions existentielles de la pré-trentaine se dressent devant elle. Bientôt, elle aura 30 ans. Bientôt, elle n’aura plus le temps. Du moins c’est ce qu’on lui dit. Elle ne sait pas comment digérer cette information.
La pression redescend, la fatigue commence à se faire sentir. Tandis qu’elle se dirige vers la sortie du bâtiment qui donne sur la rue Sainte-Catherine Est, elle tombe sur des camarades de promotion en train de faire la fête. Ils semblent avoir dévalisé une filiale de la Société des Alcools au Québec. Dans l’entrebâillement de la porte, elle aperçoit Arielle Joffre, ivre morte, bouteille de champagne à la main. Debout sur une table de l’amphithéâtre, elle danse au son de Break My Soul de Beyoncé. Mélissa aimerait être comme Arielle parfois ; cela doit être libérateur de ne jamais se poser de questions dans la vie.
Quelques instants plus tard, Mélissa monte dans une rame de la ligne orange à la station Berri-UQAM. Elle s’imagine mentalement le déroulement des semaines à venir. Elle va devoir persévérer dans sa recherche d’emploi, accepter une job mal payée avec comme chef un dénommé Sir Hubert de l’Abat-Jour, 58 ans, Baby-Boomer privilégié vivant à Outremont, misogyne et climatosceptique. Travailler de 9am à 5pm, Rembourser un emprunt sur 30 ans pour payer son trois pièces et demi à Repentigny, Partir en weekend dans les Laurentides pour crier dans la forêt, histoire d’évacuer les tracas du quotidien. Au Secours…
Partir. La Forêt. Ces mots résonnent en Mélissa. Elle a Thoreau et Kerouac dans l’âme depuis longtemps déjà. Elle songe à une alternative au parcours classique de la jeune diplômée.
Changer d’optique, prendre l’Exit et s’offrir l’Amérique. Au moment où la rame freine à la station Mont-Royal, c’est décidé. Elle partira découvrir l’ouest américain à pied, du sud de la Californie à l’État de Washington. Quitte à choisir, elle préfère affronter des serpents à sonnette et des ours que des managers idiots lui expliquant comment vivre sa vie. Comme Walden de Thoreau, Mélissa était riche, certes pas en argent, mais en heures de soleil et en journées d’été, et elle comptait bien les dépenser sans compter pour donner du sens à son avenir. Elle sait qu’elle n’éprouvera aucun regret à ne pas avoir gâché son temps dans un bureau quelconque. Elle aura tout le temps de rentrer plus tard. Faudra-t-il vraiment se conformer aux attentes de la société au fil des ans ? Mélissa ne saurait répondre, peut-être que les 5000 km de marche et les ampoules aux pieds l’aideront à y voir plus clair.
Mais tout de suite là, Mélissa va aller dormir. Demain, il fera jour, elle pourra commencer à braver les éléments au petit matin, pas avant. Merde alors, 10 ans d’études, c’est tannant.
PS: Joyeuse Fête Nationale à mes camarades Québécois !