Nürnberger Straße, Ingolstadt. Le soleil brille comme s’il avait été sponsorisé par un fabricant de crème solaire 50+ FPS. Jules Kleingrabenstein attend sagement dans la cour d’un cabinet médical. Assis sur les pavés, il surveille avec attention une fenêtre fermée.
En rentrant de France, Jules apprend qu’il a eu un contact avec une personne testée positive au COVID19 dans son bled de 700 habitants.
Avant de céder à la panique, Jules aurait voulu crier au scandale. En 2020, le GPS ne trouve même pas son bled perdu. Par contre le corona, lui, a direct trouvé son chemin depuis la Chine pour venir l’emmerder. Jules a vraiment le karma d’une brosse à chiotte, parfois.
A l’annonce de cette nouvelle, Jules appelle son médecin traitant en Allemagne pour se faire tester. Répondeur. Une secrétaire à l’accent bavarois murmure une sorte de charabia : “Médecin en vacances…”, le reste est incompréhensible pour un non-bavarois. Malgré son nom de famille germanique, Jules est pourtant bien ce qu’il y a de plus français et a dû apprendre l’allemand sur le tas. Alsaciens n’assumant pas leur germanitude, les grands-parents Kleingrabenstein ont refusé de transmettre l’héritage linguistique à leurs enfants suite à une violente dispute concernant la place du verbe dans la phrase allemande. Et en même temps, qui peut les blâmer ?
Jules grince des dents. Tout ceci commence à prendre des allures de Koh-Lanta. Au bout de la dixième écoute du répondeur, il capte enfin le nom de l’organisme qu’il doit contacter. Sur le coup, il a vraiment haï ses profs d’Allemand du collège. Au lieu de passer 10 fois Goodbye Lenin en cours, ils auraient mieux fait d’enseigner les accents régionaux et le vocabulaire nécessaire pour survivre lors d’une pandémie mondiale et d’une guerre nucléaire, ça aurait quand même été bien plus utile…
« KLEINGRABENSTEIN ! ». Un aboiement tire Jules de sa rêverie, c’est à son tour de passer le test. Cette voix rauque lui rappelle un prof d’EPS, un homme antipathique, qui à l’instar de 85% de la population masculine d’Ingolstadt, ne pense qu’à deux choses : la taille de sa bite et les quatre anneaux sur le devant de sa bagnole. Combien de fois ce prof l’a traité de moins que rien lorsqu’il perdait la balle au foot ou qu’il transperçait la jambe de son camarade au lancer de javelot…
Animé par cette nostalgie faussement heureuse, Jules se dirige vers la fenêtre où le médecin lui enfonce un coton-tige dans la gorge. Haut-le-cœur. Le mec reprend son coton-tige et lui claque la fenêtre au nez. Test completed. Pour la convivialité, faudra repasser.
Exsangue, Jules rentre chez lui et s’affale sur un canapé qu’il ne quittera plus jamais. C’est décidé, il ne reprendra sa vie sociale qu’au début du 22ème siècle, avant cette date, c’est trop risqué.